Archives de avril, 2012

Pour des raisons historiques et économiques, et non culturelles, la compréhension et le vécu de l’homosexualité au sein de la société haïtienne diffèrent largement et paradoxalement des situations américaines ou dominicaines.  On condamne la visibilité de certains homosexuels plus que les pratiques en tant que telles, et ainsi on observe que le discours homophobe critique avant tout l’inversion du genre, c’est-à-dire le fait pour un individu de jouer le rôle sexuel dans son intimité et sexué dans sa vie sociale qui ne lui a pas été attribuée par la norme socioculturelle (pour un individu mâle, se comporter comme une femme, et pour un individu femelle, le fait de se comporter comme un homme).

Le manque d’opportunités économiques pour les jeunes, et la promiscuité dans laquelle la majeure partie de la population vit, empêchent deux évolutions qui seraient pourtant nécessaires pour renforcer l’estime de soi des personnes homosexuelles et leur épargner une partie de l’opprobre. Tout d’abord, la capacité pour un/une jeune adulte de s’émanciper de sa famille, et donc la possibilité de vivre sa sexualité librement et sans crainte. Ensuite, le fait qu’il est très difficile d’entretenir une relation de couple entre personnes du même sexe, dans la mesure où « les autres s’apercevraient de quelque chose ». Les personnes homosexuelles haïtiennes sont donc contraintes de vivre clandestinement et primairement leur identité sexuelle.

L’homophobie force les homosexuels haïtiens à vivre caché, une sexualité réduite le plus souvent à des rapports physiques avec des partenaires différents. Or cette pratique de l’homosexualité, qui est conditionnée par l’homophobie, est la base du discours hétérosexiste et homophobe qui dénonce le prétendu particularisme de l’amour homosexuel, et essentialise la réalité homosexuelle telle qu’elle existe aujourd’hui en Haïti. Nombreux sont les personnes homosexuelles qui adhèrent elles-mêmes à ces discours et considèrent que l’amour entre deux personnes de même sexe n’équivaut pas à celui vécu entre deux personnes de sexe différent, et que dans la pratique le rapport homosexuel est une réplication du rapport hétérosexuel (« Tu joue le rôle de l’homme ou de la femme ? ») : il existe de ce fait une très forte homophobie interne ou personnelle en Haïti.

Face à ce constat, on comprend bien que l’on ne peut pas attendre que le changement se fasse de lui-même car la réalité homosexuelle haïtienne conduit à l’absence d’une communauté LGBT en tant que telle, sûr d’elle-même, et disposant de lieux communautaires pour se réunir et se rencontrer. De ce fait, il est très difficile d’accéder aux personnes LGBT directement, et nous devons donc mener une campagne nationale de communication qui doit à la fois réduire l’homophobie générale mais aussi l’homophobie interne, car ce n’est qu’en réduisant ces deux types d’homophobie que nous parviendrons à voir émerger une communauté LGBT haïtienne réelle et capable de porter un discours politique.

KOURAJ

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Ce 17 Mai 2012, célébrons ensemble, pour la première fois en Haïti, la Journée Internationale de lutte contre l’Homophobie et la Transphobie. Depuis sa création officielle en 2004, cette journée n’a cessé d’être commémorée dans de plus en plus de pays et de villes chaque année. Déjà 90 pays commémorent cette journée. Faisons entrer la République d’Haïti parmi eux et dénonçons l’homophobie et la transphobie. Aujourd’hui, peu d’haïtiens connaissent ce mot et savent ce qu’il veut dire, même au sein des communautés qui en sont victimes, et en premier lieu les masisi, qui parce qu’ils sont les plus visibles, sont aussi les plus discriminés.

L’homophobie est une attitude négative ou un sentiment négatif, une aversion envers les personnes homosexuelles ou envers l’homosexualité en général. C’est aussi le rejet des personnes considérées comme homosexuelles et de ce qui leur est associé, notamment le non-conformisme de genre. En Haïti, l’homophobie est omniprésente, combien de fois par jours êtes-vous témoins de situations dans lesquels on traite un individu de « masisi, madivine, etc. » ? ou dans lesquelles, c’est vous-même que l’on insulte ? Il faut que la population haïtienne sache que l’on ne choisit pas son orientation sexuelle mais que celle-ci est définie à la naissance: être homophobe, c’est juger et discriminer un individu sur la base d’une ou de plusieurs caractéristiques qu’il n’a pas choisies et c’est donc une insulte à la dignité humaine.

Certains ont tendance à dire que l’hétérosexualité serait naturelle, et que l’homosexualité ne le serait pas. Or s’il est évident que pour maintenir la continuité de l’espèce humaine, il faut que des individus aient des relations procréatrices hétérosexuelles, le fait d’organiser la société en fonction de la norme hétérosexuelle est une construction culturelle. Le fait de faire de la famille hétérosexuelle, le pilier organisationnel de la société est le résultat du développement par les individus de normes culturelles. Le concept même d’amour n’est pas naturellement hétérosexuel, il a été défendu récemment comme tel, mais l’existence dans toutes les sociétés humaines et de tout temps de couples et d’amours homosexuels témoignent du fait que l’hétérosexualisation de l’amour est un processus et un construit social.

Certains ont aussi tendance à dire que « Dieu n’a pas voulu cela et que les Écritures le prouvent », et à justifier les discriminations et les violences à l’encontre des personnes dont la sexualité, l’identité sexuelle ou l’identité de genre ne correspondent pas à la norme hétérosexuelle. Pourtant, il faut rappeler que les rapports homosexuels ne sont que très peu traités dans les Écritures, et il faut en appeler à la raison pour se demander pourquoi on parle si peu de ce « péché » et qu’on le place au même rang que d’autres s’il s’agit véritablement d’un « péché mortel » comme certains le défendent aujourd’hui. Demandons-nous aussi pourquoi Jésus Christ n’a pas parlé de l’homosexualité, qui existait sous une certaine forme à son époque, si celle-ci est aussi dangereuse pour la société humaine. Enfin, face à la multitude des péchés humains, demandons qui de Dieu ou des hommes décident qu’un péché est plus condamnable qu’un autre. Ainsi dans le Lévitique, le fait de manger des fruits de mer et le fait de « coucher avec un homme comme on couche avec une femme » sont tous deux dénoncés d' »abomination ». Il est assez aisé de prouver au moyen de l’observation la plus simple que ces deux « péchés » ne sont pourtant pas dénoncés de la même façons par la plupart des mouvements religieux.

Nous en appelons donc à la raison humaine et à ce qui a de l’importance. Peu de personnes oseraient invoquer les Saintes Écritures pour justifier des actes de violence, pourtant, le laisser-faire des institutions pousse aujourd’hui beaucoup de personnes à faire passer le petit verset du Lévitique avant les 10 Commandements ou les messages fondateurs de la chrétienté tels que « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ou bien  « Tu ne jugeras point ». Il s’agit donc d’enseigner et de communiquer sur ce qu’est l’homosexualité, en quoi elle n’est ni une maladie, ni un « péché mortel », ni dotée d’aucune force de destruction, mais au contraire qu’elle participe de l’enrichissement permanent de la diversité humaine qui est l’essence de l’humanité.

Célébrons la Journée Internationale de lutte contre l’Homophobie et la Transphobie pour que tous sachent que les insultes et les coups portent un nom ! Que ce nom est homophobie ! Et que l’homophobie tue à petit feu ou rapidement ceux qui sont nés humains et donc différents…

KOURAJ