Discours de Charlot Jeudy à la conférence du HOURSING WORKS, organisée à l’hôtel le Xaraguay, Haïti, du 21 au 23 novembre 2012

Publié: novembre 23, 2012 dans Mis à jour

« Mesdames et Messieurs, Bonjour. Je suis très heureux d’être là parmi vous aujourd’hui et je remercie au nom de KOURAJ les organisateurs de cette conférence qui nous ont, non seulement convié mais nous permettent aussi d’exprimer notre point de vue sur toutes les questions soulevées par les différents intervenants. Mon intervention sera courte. Je discuterai d’abord de l’épidémie en Haïti puis présenterai l’approche qu’ont choisie les activistes de KOURAJ, l’organisation que je représente pour lutter contre le VIH/SIDA.

« Chaque année ou plus probablement tous les quatre à cinq ans, les grandes institutions internationales commanditent des recherches et des études afin de mieux envisager les formes que prend l’épidémie de VIH/SIDA en Haïti. On nous a d’abord dit qu’avec les prostitués, les hémophiles et les homosexuels, les haïtiens étaient dans leur ensemble sinon la cause, du moins un vecteur du VIH/SIDA avec les conséquences que nous savons pour l’économie et l’image de notre pays. Ensuite, on nous a dit que l’épidémie était hétérosexuelle et que de ce fait des programmes de paires éducateurs, de grandes campagnes de communication, et une mise à disposition de préservatifs permettraient d’endiguer l’épidémie. Aujourd’hui qu’il s’agisse de la situation en République Dominicaine, en Jamaïque ou en Haïti, on nous dit que face à la féminisation croissante de l’épidémie, il faut mettre l’accent sur l’éducation des femmes et développer des programmes familiaux en Haïti. Les raisons de cette féminisation sont complexes, on suppose notamment que l’infidélité et la pauvreté en sont des causes majeures.

« Quels moyens d’actions sont proposés ? En réalité depuis vingt ans, ceux-ci n’ont pas changé et portent des noms différents, qu’il s’agisse de programmes de pairs éducateurs, de formations ou bien de campagnes de sensibilisation. Ces méthodes ont-elles eu des résultats? Auraient-elles ralenti la propagation de l’épidémie? Y-a-t-il des programmes ou des méthodologies plus efficaces que d’autres ? J’aimerais pouvoir répondre à ces questions, malheureusement en Haïti, le suivi et l’évaluation sont des concepts encore étrangers. Ici, il est suffisant de réaliser ce pour quoi ont a reçu des financements, mais aucune obligation n’est faite quand au suivi ou bien à l’évaluation à court et moyen terme de l’impact des actions menées. Et cela alors qu’il n’est pas difficile de rappeler deux semaines, six mois après une formation un groupe sensibilisé pour avoir leur retour, alors qu’il n’est pas compliqué de cibler des groupes permettant d’évaluer l’impact de la diffusion d’un spot radiodiffusée. Cela ne nécessite pas beaucoup de moyens, mais l’exigence de qualité n’est pas là. En Haïti, on a tendance à penser qu’accroître les actions, renforcer les financements aura nécessairement pour conséquence un impacte plus large sur l’épidémie.

« C’est cette conception de la lutte contre le VIH/SIDA que je veux discuter avec vous au cours de cette conférence. Pourquoi ? Parce que j’ai la conviction que nous nous trompons d’approche, parce que la majeure partie des programmes attaque l’épidémie sous l’angle de la santé sexuelle sans se confronter aux véritables causes de la vulnérabilité de certains groupes. Et c’est en cela, si vous me le permettez que j’aimerais aborder la question des termes langagiers que nous utilisons et qui malgré nous systématisent une approche. Je pense qu’il est temps que chacun d’entre nous suive l’exemple des activistes les plus progressistes dans le domaine et arrêtent de parler de groupes vulnérables, ou de pratiques vulnérabilisantes, mais bien de groupes vulnérabilisés. En effet, c’est aux vecteurs de la vulnérabilisation de certains groupes que nous devons nous attaquer car croyez moi parler, sensibiliser ou discuter encore et encore de la prévention ne freinera pas l’épidémie. L’ensemble du peuple haïtien connaît la réalité du VIH/SIDA et même si je peux reconnaître que des parties minoritaires et réparties dans tout le territoire puissent encore manquer d’informations sur cette épidémie, la réalité est que nous continuons d’être assommés par cette épidémie alors que nous en connaissons les causes et les vecteurs de transmission. Alors comment faire ? Parce que critiquer ne vaut rien si l’on ne discute pas de solutions. Et bien voilà l’approche de KOURAJ et c’est une approche que nous avons élaboré, en tant que masisi, madivin, makomè, mix mais aussi en discutant avec des mouvements de défense des droits des femmes.

« Il est tant de s’attaquer à la vraie cause de l’épidémie et je vais commencer par parler des personnes M et plus particulièrement des masisi puisque c’est elles que je représente fièrement aujourd’hui devant vous. Nous ne sommes pas un groupe vulnérable… nous ne sommes pas un groupe vulnérable… nous sommes un groupe vulnérabilisé. Nous sommes vulnérabilisé par l’homophobie récurrente et grandissante véhiculée à la fois par les normes sociales traditionnelles haïtienne mais aggravée par les prises de positions de certains religieux, notamment influencés par les mouvements évangélistes américains. Cette homophobie a plusieurs conséquence, tout d’abord elle rend pratiquement impossible une vie de couple dans la mesure où nous vivons pour la plupart dans nos familles qui peuvent à la rigueur ne pas se rendre compte de notre orientation sexuelle si avec prudence, nous vivons notre sexualité avec des partenaires épisodiques et différents. Comment voulez-vous que nous fréquentions une seule personne sans que notre famille, nos voisins ou nos camarades de classe commencent à émettre des doutes sur notre identité sexuelle. Oui, l’homophobie nous vulnérabilise et nous contraint à des modes de vie qui nous exposent grandement au VIH/SIDA. Alors arrêtons avec ce dogme moraliste: Abstinence, fidélité, préservatif.

« Mais malheureusement il n’y a pas que l’homophobie qui vulnérabilise au VIH/SIDA, il y a aussi tous les jugements de valeur qui malgré nous s’imposent à travers les institutions internationales. En effet il est mal vu et coûteux de se procurer du lubrifiant dans les supermarchés en Haïti, or comme nous le savons dans un rapport anal, sans l’utilisation de lubrifiant, le risque que le préservatif craque est bien plus élevé. Peut-on m’expliquez et je m’adresse à vous tous aujourd’hui, pourquoi si ce n’est pour des raisons morales, et à la rigueur économiques, ce qui est encore plus honteux, ne distribuons nous pas, ne recevons nous pas pour chaque préservatif, un carré de lubrifiant? Pourquoi ceux-ci ne sont-ils pas attachés l’un à l’autre? Bien sûr pendant un temps, on a pu croire que cela avait peu d’importance car la sodomie était une pratique minoritaire, ayant majoritairement lieu au cours de rapports sexuels entre deux hommes. Et bien laissez moi vous détromper pour deux raisons, tout d’abord parce que en raison de l’homophobie, de nombreux homosexuels se marient en Haïti et continuent d’avoir des rapports sexuels avec à la fois des amants masculins et leur femme à la maison, mais aussi parce que les hétérosexuels pratiquent et probablement en très grand nombre la sodomie en Haïti.

« Je ne vais pas développer d’autres raisons de la féminisation de l’épidémie, car nous les connaissons tous, mais je veux exprimer aujourd’hui ma plus grande solidarité avec tous les mouvements de défense des droits des femmes et rappeler que si l’homophobie vulnérabilise les personnes M, les inégalités et les discriminations, ainsi que toutes les violations de droits humains, allant malheureusement jusqu’au viole et parfois au meurtre, vulnérabilise les femmes tout autant.

« Ce n’est donc pas tant par l’éducation et la sensibilisation des questions sanitaires que nous devons concentrer nos efforts mais bien plutôt sur la défense des droits humains des groupes les plus vulnérabilisés face au VIH/SIDA. Malheureusement comme vous le savez tous, cela dépend de vous, car l’argent est là, mais bien souvent les organisations de base haïtiennes sont contraintes de réduire leurs efforts de défense des droits humains pour se concentrer sur des programmes de prévention. La grande majorité des fonds disponibles pour les personnes M en Haïti sont conditionné par l’existence de programmes de prévention du VIH/SIDA. Et dans une moindre mesure mais tout aussi gravement, la part des moyens alloués à la lutte contre le VIH/SIDA aux mouvements de femmes en Haïti dépasse largement celles disponible pour lutter directement pour le droit des femmes.

« Je terminerai cette intervention et serai heureux de répondre à vos questions ensuite, par signifier la volonté de KOURAJ de changer les terminologies employées lorsque que l’on traite de la question M en Haïti. J’ai déjà largement développé le fait qu’il était temps d’effacer définitivement de notre vocabulaire la notion de groupe vulnérable pour la remplacer par celles de groupes vulnérabilisés, changement qui a déjà commencé et pour lequel j’aimerais pouvoir me satisfaire d’une accélération radicale. Mais j’aimerais aussi que l’on arrête de traiter de la question homosexuelle et transgenre par des moyens détournés en Haïti. Combien de fois ais-je pu lire le terme MSM ou sa version québecquoise HARSAH dans des documents sérieux en Haïti. Alors laissez moi vous dire que personne en Haïti ne s’identifie comme MSM ou comme Harsah et que pousser à une telle identification ne fait que desservir le mouvement de revendication des personnes homosexuelles et transgenres en Haïti. Tout simplement, et je sais qu’il y a beaucoup d’américains dans cette salle et qu’ils seront sensibles à cette argument, parce qu’il n’y a pas de communauté MSM, parce qu’il n’y a certainement pas de culture ou d’identité MSM. Comment espère-t-on mobiliser une communauté inexistante, j’aimerais que l’on me réponde. J’imagine que ce terme est employé pour être plus inclusif, mais il est en réalité complètement inefficace, la réalité est que personne en Haïti ne peut et ne pourra sensibiliser les MSM, en revanche en renforçant un mouvement et une identité masisi, on peut espérer à la fois réduire le nombre de MSM, puisqu’une grande partie pourraient s’identifier comme bisexuel, homosexuel ou queer, mais aussi les sensibiliser indirectement car un MSM n’a le plus souvent pas de rapport homosexuel avec un autre MSM mais bien avec un masisi, ou un gay si vous préférez. Il s’agit donc de concentrer nos efforts sur le renforcement de la communauté M en Haïti, de soutenir le mouvement de revendication M. Je vous invite donc à arrêter d’utiliser des termes détournés mais à appeler un chat un chat.

« Enfin, j’aimerais aussi que l’on arrête d’utiliser la notion de minorité sexuelle lorsque l’on parle de la question M en Haïti, car je ne vois pas quels résultats cela a, sinon laisser penser que puisqu’il s’agit d’une minorité, les problèmes et les difficultés qu’ils rencontrent ne sont ma foi que des problèmes mineurs. Au contraire, chaque jeune, qui parce qu’il est homosexuel et découvert par ses parents et mis à la porte de chez lui, doit quitter l’école, se retrouvant dans l’incapacité de payer l’écolage. Chaque homme marié, qui parce que la société est trop homophobe n’a pas le courage de vivre sa vie au grand jour et rapporte le VIH/SIDA dans le lit conjugal. Chaque parent, et amis qui voient dépérir puis malheureusement mourir un ami à cause du VIH/SIDA. C’est à chaque fois la société toute entière qui est affectée. Je ne parle ici qu’indirectement de l’homophobie, mais il me faudrait des jours et des semaines pour énoncer tous les exemples dans lesquels l’homophobie impacte indirectement l’ensemble de la société haïtienne.

« Je vous remercie pour votre attention et prendrais quelques questions maintenant si jamais il nous reste un peu de temps. »

Publicités

Les commentaires sont fermés.