NATIONALKourajLe Nouvelliste | Publié le :01 mars 2013www.kouraj.org Arnaud

Publié: juin 1, 2013 dans Mis à jour

NATIONALKourajLe Nouvelliste | Publié le :01 mars 2013www.kouraj.org Arnaud Robert
MASISI
Rien que le mot est une provocation. Charlot Jeudy en use à tout bout de champ. Il se dit masisi, fier de sa « masisinité », ami des madivin, des makomè et des mix, toutes catégories dont il a fait un combat autant qu’une identité. Ce qui frappe, quand on rencontre Charlot, 29 ans, ce ne sont pas ses manières, la légère affectation de son ton lorsqu’il déploie ses grands desseins. Ce qui frappe, c’est son courage. Cela tombe bien, Kouraj est le nom de son association. 

Nulle part, les questions de genre ne vont de soi. Ni l’Occident ni le Sud n’ont résolu l’épineuse question de ces garçons qui ont le goût des garçons, des filles qui s’entichent des filles, ou pire encore, des garçons qui se sentent filles. Il semble prouvé depuis l’Antiquité grecque, depuis même avant sans doute, que cet état-là ne se transmet pas, qu’il ne prolifère pas, que l’écrasante majorité des adolescents continueront à jamais de lorgner sous les jupes des adolescentes. Et pourtant, cela, cette chose infime et marginale qui relève de l’essence, semble constituer encore une menace pour beaucoup. 

Haïti n’échappe pas à cette règle. Ce n’est pas la Jamaïque où j’ai vu des homosexuels en groupe se promener dans Kingston avec des poignards dans la poche pour se prévenir des attaques qui, immanquablement, se produiront. Ce n’est pas l’Iran où l’on pend leur corps sur la place publique en croyant que cela guérira leurs congénères de leurs pulsions. Mais tout de même. Chacun, en Haïti, connaît un artiste, un politicien, un proche dont on sait qu’il est homosexuel. Mais personne, autant que je sache, n’a jamais exprimé cette nature publiquement. 

Jamais, jusqu’à Charlot Jeudy. Il vit à Martissant. À 18 ans, il savait déjà. « Je me sentais seul. J’allais chercher chez des gens qui me ressemblaient des réponses qu’ils ne possédaient pas. » Charlot, vers 22 ans, animé par on ignore quelle force, est allé vers sa mère et le lui a dit. Elle lui a répondu cette chose très simple que tout homosexuel aimerait entendre: « Tu peux être gay. Mais un gay éduqué. Va à l’école. » Elle a bien fait. Aujourd’hui, Charlot est un jeune homme lettré, capable de s’exprimer en trois langues, qui explique mieux que quiconque ce que signifie une vie à rebours de son milieu. 

Quand il a fondé Kouraj, une association que l’on qualifierait à New York ou Paris de LGBT (Lesbien, Gay, Bi, Trans), sa soeur a fait émettre un passeport. « Elle pense qu’un jour, on va me déchouquer. Alors, elle se prépare à partir. » En attendant, il continue. Il veut organiser des « homonavals » lors des carnavals, où des homosexuels défileraient. Il veut se montrer, parler, expliquer que rien de tout cela ne contrarie l’ordre public. Il veut évoquer le code pénal qui se sert encore de l’atteinte à la pudeur pour maintenir dans l’ombre cette société particulière. Il veut crier dans les radios nationales lorsque, comme à Jacmel il n’y a pas si longtemps, des homosexuels sont tabassés. 

Charlot Jeudy est le masisi national. Il aurait préféré une vie discrète, où l’on ne se contente pas de « baiser parce qu’on n’a pas le droit d’aimer ». Il pense sincèrement que le consensus national du silence sur cette question n’aide personne. Elle maintient dans le déni un pays qui a fait de la liberté son socle identitaire et le terreau de son émancipation. « Je ne pense pas à l’enfer ou au paradis comme certains le font tout le temps », murmure Charlot avant de partir. Il pense à aujourd’hui, dans son pays qui refuse à certains d’affirmer qui ils sont.

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Publié: juin 1, 2013 dans Mis à jour

NATIONALKourajLe Nouvelliste | Publié le :01 mars 2013www.kouraj.org Arnaud Robert
MASISI
Rien que le mot est une provocation. Charlot Jeudy en use à tout bout de champ. Il se dit masisi, fier de sa « masisinité », ami des madivin, des makomè et des mix, toutes catégories dont il a fait un combat autant qu’une identité. Ce qui frappe, quand on rencontre Charlot, 29 ans, ce ne sont pas ses manières, la légère affectation de son ton lorsqu’il déploie ses grands desseins. Ce qui frappe, c’est son courage. Cela tombe bien, Kouraj est le nom de son association. 

Nulle part, les questions de genre ne vont de soi. Ni l’Occident ni le Sud n’ont résolu l’épineuse question de ces garçons qui ont le goût des garçons, des filles qui s’entichent des filles, ou pire encore, des garçons qui se sentent filles. Il semble prouvé depuis l’Antiquité grecque, depuis même avant sans doute, que cet état-là ne se transmet pas, qu’il ne prolifère pas, que l’écrasante majorité des adolescents continueront à jamais de lorgner sous les jupes des adolescentes. Et pourtant, cela, cette chose infime et marginale qui relève de l’essence, semble constituer encore une menace pour beaucoup. 

Haïti n’échappe pas à cette règle. Ce n’est pas la Jamaïque où j’ai vu des homosexuels en groupe se promener dans Kingston avec des poignards dans la poche pour se prévenir des attaques qui, immanquablement, se produiront. Ce n’est pas l’Iran où l’on pend leur corps sur la place publique en croyant que cela guérira leurs congénères de leurs pulsions. Mais tout de même. Chacun, en Haïti, connaît un artiste, un politicien, un proche dont on sait qu’il est homosexuel. Mais personne, autant que je sache, n’a jamais exprimé cette nature publiquement. 

Jamais, jusqu’à Charlot Jeudy. Il vit à Martissant. À 18 ans, il savait déjà. « Je me sentais seul. J’allais chercher chez des gens qui me ressemblaient des réponses qu’ils ne possédaient pas. » Charlot, vers 22 ans, animé par on ignore quelle force, est allé vers sa mère et le lui a dit. Elle lui a répondu cette chose très simple que tout homosexuel aimerait entendre: « Tu peux être gay. Mais un gay éduqué. Va à l’école. » Elle a bien fait. Aujourd’hui, Charlot est un jeune homme lettré, capable de s’exprimer en trois langues, qui explique mieux que quiconque ce que signifie une vie à rebours de son milieu. 

Quand il a fondé Kouraj, une association que l’on qualifierait à New York ou Paris de LGBT (Lesbien, Gay, Bi, Trans), sa soeur a fait émettre un passeport. « Elle pense qu’un jour, on va me déchouquer. Alors, elle se prépare à partir. » En attendant, il continue. Il veut organiser des « homonavals » lors des carnavals, où des homosexuels défileraient. Il veut se montrer, parler, expliquer que rien de tout cela ne contrarie l’ordre public. Il veut évoquer le code pénal qui se sert encore de l’atteinte à la pudeur pour maintenir dans l’ombre cette société particulière. Il veut crier dans les radios nationales lorsque, comme à Jacmel il n’y a pas si longtemps, des homosexuels sont tabassés. 

Charlot Jeudy est le masisi national. Il aurait préféré une vie discrète, où l’on ne se contente pas de « baiser parce qu’on n’a pas le droit d’aimer ». Il pense sincèrement que le consensus national du silence sur cette question n’aide personne. Elle maintient dans le déni un pays qui a fait de la liberté son socle identitaire et le terreau de son émancipation. « Je ne pense pas à l’enfer ou au paradis comme certains le font tout le temps », murmure Charlot avant de partir. Il pense à aujourd’hui, dans son pays qui refuse à certains d’affirmer qui ils sont.

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